Pardonner est l'un des actes les plus difficiles et les plus libérateurs que l'être humain puisse accomplir. Trop souvent réduit à un simple « tourner la page », le pardon authentique exige bien plus : un cheminement intérieur profond, une confrontation honnête avec sa souffrance, et une décision consciente de se libérer du poids du ressentiment.
Jean Monbourquette, prêtre et docteur en psychologie, a consacré sa vie à articuler foi spirituelle et psychologie moderne. Dans son ouvrage Comment pardonner ? (éditions Bayard/Novalis, 250 pages), il propose une démarche structurée en 12 étapes pour parvenir à un pardon véritable — un pardon qui ne trahit ni la blessure ni la dignité de celui qui pardonne.
Cet article retrace l'essentiel de sa pensée : les faux pardons à déconstruire, le processus pas à pas, et les distinctions clés qui font toute la différence.
Qui était Jean Monbourquette ?
Né en 1933 au Québec, Jean Monbourquette était prêtre et docteur en psychologie. Tout au long de sa carrière, il a cherché à conjuguer foi chrétienne, vie spirituelle et psychologie contemporaine, convaincu que ces dimensions pouvaient s'enrichir mutuellement. Auteur d'une quinzaine d'ouvrages — parmi lesquels Aimer, perdre et grandir et Comment pardonner ? —, il a développé une pédagogie du pardon et de l'estime de soi suivie par des milliers de personnes. Il est décédé en 2011, laissant un héritage vivant, notamment au travers de l'association Estimame, qui perpétue son approche.
Les faux pardons : ce que pardonner n'est pas
Avant de tracer sa démarche en 12 étapes, Monbourquette prend soin de déconstruire les représentations erronées du pardon. Selon lui, la plupart des difficultés à pardonner viennent d'une compréhension faussée de ce qu'est véritablement le pardon.
Pardonner, ce n'est pas oublier. L'oubli est une amnésie involontaire ; le pardon, au contraire, suppose de se souvenir, mais sans que ce souvenir ne fasse plus souffrir. Effacer la mémoire n'est ni possible ni souhaitable.
Pardonner, ce n'est pas excuser l'autre. Excuser, c'est minimiser la gravité de l'offense, la justifier par les circonstances. Pardonner, c'est reconnaître pleinement le mal commis tout en choisissant de ne pas s'enfermer dans la rancœur.
Pardonner, ce n'est pas faire preuve de supériorité morale. Le pardon condescendant — « je te pardonne parce que je suis au-dessus de ça » — n'est qu'un masque d'orgueil. Le vrai pardon part d'une égalité de dignité entre l'offensé et l'offenseur.
Pardonner, ce n'est pas renoncer à ses droits. On peut pardonner et continuer à demander réparation, justice, ou à fixer des limites. Le pardon libère le cœur ; il ne dispense pas l'autre de ses responsabilités.
Enfin, Monbourquette insiste sur un point central : le pardon exige de faire un retour sur soi afin de se pardonner d'abord à soi-même. C'est la condition sine qua non d'une libération authentique.
Les trois « professionnels » du faux pardon
Dans Comment pardonner ?, Monbourquette identifie trois profils qui simulent le pardon sans jamais l'atteindre réellement. Ces caricatures aident à repérer les mécanismes d'auto-mystification :
- Le compulsif — Il pardonne pour tout et n'importe quoi, automatiquement, sans avoir traversé la moindre souffrance. Son pardon est un réflexe, pas un choix. Il évite ainsi le conflit mais reste prisonnier d'un mécanisme de fuite.
- Le renifleur de culpabilité — Il pardonne pour se montrer clément, pour occuper la position morale du « bon ». Sous couvert de générosité, il cherche en réalité à se valoriser aux yeux des autres et de lui-même.
- La perpétuelle victime — Elle tire gloire sociale et sympathie de son statut de victime. En pardonnant ostensiblement, elle maintient l'autre dans la position de débiteur moral, tout en cultivant un ressentiment discret mais persistant.
Ces trois profils ont en commun de contourner le véritable travail du pardon : la reconnaissance honnête de la blessure et la décision libre de s'en détacher.
La démarche en 12 étapes de Jean Monbourquette
Le cœur de l'ouvrage est un cheminement psycho-spirituel en douze étapes, chacune accompagnée d'exercices pratiques. Monbourquette insiste : il ne s'agit pas d'un parcours linéaire qu'on franchirait une fois pour toutes, mais d'un processus cyclique, souvent recommencé, qui s'approfondit à chaque passage.
Étape 1 — Décider de ne pas se venger et de faire cesser les gestes offensants
La première décision, avant toute démarche intérieure, est de renoncer à la vengeance et de mettre un terme aux comportements qui entretiennent l'agression. Monbourquette est catégorique : le désir de représailles avive la blessure et l'empêche de cicatriser. Tant que l'on nourrit l'espoir que l'autre « paie », on reste enchaîné à la relation blessante.
Étape 2 — Reconnaître sa blessure et sa pauvreté intérieure
Il faut ensuite oser regarder la blessure en face, sans la nier ni la minimiser. Monbourquette utilise l'image de l'hameçon planté dans le doigt : plus on tire, plus la douleur s'installe ; il faut d'abord accepter de voir l'hameçon pour pouvoir l'extraire. Cette reconnaissance inclut aussi l'acceptation de sa propre vulnérabilité.
Étape 3 — Partager sa blessure avec quelqu'un
L'isolement entrave la guérison. Monbourquette recommande de confier sa souffrance à une « grande oreille » — une personne capable d'écouter sans juger, sans moraliser, sans minimiser. Ce partage permet de sortir la blessure du silence, de la nommer, et donc de commencer à la transformer.
Étape 4 — Bien identifier sa perte pour en faire le deuil
Pardonner, c'est accepter de perdre quelque chose : une relation idéalisée, des attentes, une image de soi. Monbourquette invite à faire l'inventaire des dommages — estime de soi, confiance en autrui, rêves brisés — puis à traverser le deuil de tout ce qui a été placé dans la personne offensante. Ce travail de deuil est indispensable pour ne pas rester prisonnier du passé.
Étape 5 — Accepter sa colère et son envie de se venger
Contrairement à une idée reçue, le pardon n'exige pas d'étouffer sa colère. Au contraire, une émotion refoulée resurgit sous forme de déviations : dépression, agressivité déplacée, rancœur chronique. Monbourquette invite à accueillir sa colère et son désir de vengeance comme des réalités humaines légitimes, à les exprimer de façon saine pour qu'elles perdent leur pouvoir destructeur.
Étape 6 — Se pardonner à soi-même
C'est le point tournant de toute la démarche. Avant de pardonner à l'autre, il faut se pardonner à soi : se pardonner d'avoir été vulnérable, d'avoir cru, d'avoir espéré, d'avoir peut-être contribué à la situation. Monbourquette identifie trois sources de mésestime de soi : la déception de ne pas avoir été à la hauteur de l'idéal rêvé, les messages négatifs reçus des parents et des personnes aimées ou admirées, et les attaques de l'ombre personnelle — ces aspects refoulés de sa propre personnalité. Sans cette auto-compassion, le pardon offert à l'autre reste fragile et partial.
Étape 7 — Commencer à comprendre son offenseur
Comprendre n'est ni excuser ni disculper. Il s'agit de chercher à voir l'autre dans son humanité : son histoire, ses blessures propres, ses limites. Cette empathie lucide désamorce la diabolisation qui entretient la haine. Monbourquette souligne que l'on ne comprend jamais totalement l'autre, mais que l'effort de compréhension change déjà le regard.
Étape 8 — Trouver le sens de sa blessure dans sa vie
Dans la lignée de Viktor Frankl, Monbourquette pose la question : « Quel sens puis-je donner à cette épreuve ? » Non que toute souffrance ait un sens en soi, mais l'être humain a la capacité d'en tirer un — croissance, solidarité avec d'autres blessés, approfondissement de soi. Cette recherche transforme la victime passive en acteur de son devenir.
Étape 9 — Se savoir digne de pardon et déjà gracié
Pour être capable de pardonner, il faut d'abord avoir l'expérience d'être soi-même pardonné. Monbourquette invite à reconnaître que l'on est déjà « gracié » — aimé, accueilli, pardonné par d'autres, par la vie, par Dieu selon sa conviction. Cette assurance d'être digne de pardon rend possible le pardon offert à autrui.
Étape 10 — Cesser de s'acharner à vouloir pardonner
Après tout ce travail, Monbourquette propose un paradoxe : il faut cesser de s'acharner à vouloir pardonner par ses propres forces. Le pardon n'est pas un projet à réussir, une performance. Renoncer à être l'unique auteur de son pardon, c'est s'ouvrir à recevoir ce qu'on ne peut pas se forcer à produire.
Étape 11 — S'ouvrir à la grâce de pardonner
Le pardon n'est pas un simple acte de volonté ; il est fruit d'une conversion du cœur. Monbourquette le décrit comme une grâce — quelque chose qui se reçoit, qui advient quand le terrain a été préparé par les étapes précédentes. Cette ouverture spirituelle, accessible aux croyants comme aux non-croyants, transforme la décision de pardonner en libération réelle.
Étape 12 — Décider de mettre fin à la relation ou la renouveler
La dernière étape est une décision concrète : faut-il renouveler la relation ou y mettre fin ? Monbourquette distingue clairement le pardon de la réconciliation. La réconciliation est la suite normale du pardon, mais elle n'est pas toujours possible ni souhaitable. On peut pardonner et choisir de ne pas reprendre contact — le pardon reste entier.
Deux distinctions clés pour ne pas se tromper
Le pardon n'est pas la réconciliation
Monbourquette sépare nettement les deux. On peut pardonner à une personne absente, décédée, ou même inconnue — un parent disparu, un auteur d'un préjudice lointain, un inconnu qui a causé un accident. Le pardon est un acte intérieur qui ne dépend pas de la présence ou de l'accord de l'autre. La réconciliation, elle, implique une rencontre, un dialogue, une restauration de la relation — ce qui n'est ni toujours possible, ni toujours souhaitable.
Le pardon peut coexister avec la justice
Pardonner ne signifie pas renoncer à ses droits. On peut pardonner à une personne et simultanément demander réparation, porter plainte, fixer des limites claires. Le pardon libère le cœur du ressentiment ; la justice rétablit l'équité des actes. Les deux appartiennent à des registres distincts et peuvent tout à fait coexister.
Pourquoi partager sa souffrance est crucial
Monbourquette revient plusieurs fois sur l'importance de ne pas rester seul avec sa blessure. L'isolement, la honte, le sentiment d'être incompris entravent la guérison. Partager sa souffrance — dans un cadre sécurisant, avec un thérapeute, un groupe de parole ou des proches de confiance — permet de :
- Nommer ce qui a été subi, et donc de le reconnaître
- Recevoir le reflet bienveillant d'autres personnes, qui valide la réalité de l'offense
- Déposer une charge émotionnelle trop lourde à porter seul
- S'ouvrir à la possibilité du pardon, qui germe rarement dans le repli sur soi
C'est précisément l'esprit des ateliers proposés par Estimame : un cadre collectif bienveillant où la souffrance peut être accueillie et travaillée.
Se libérer par le pardon : l'atelier Estimame
Estimame — l'Association internationale de l'estime de soi et du Soi — perpétue la pédagogie de Jean Monbourquette. Parmi ses ateliers, « Se libérer par le pardon » propose un cheminement vivantiel inspiré directement des 12 étapes.
« Nul ne peut échapper aux blessures qui jalonnent la vie : rejet, abandon, humiliation, trahison… »
L'atelier offre un cadre sécurisé pour identifier ses blessures, exprimer ses émotions, et s'engager dans un processus de pardon authentique. Il est animé par des praticiens formés à la pédagogie Monbourquette, répartis en France, Belgique, Suisse et Luxembourg.
Prochaines sessions
|
Dates |
Lieu |
Animatrice |
|---|---|---|
|
21–23 septembre 2026 |
Paris (75017) |
Chantal Bouisset |
|
19–20 novembre 2026 |
Neuilly-sur-Seine |
Domitille Desrousseaux |
Choisir un atelier et réserver votre place pour la prochaine session de « Se libérer par le pardon ».
Foire aux questions (FAQ)
Le pardon selon Monbourquette est-il réservé aux croyants ?
Non. Bien que Jean Monbourquette fût prêtre, sa démarche est ouverte à tous, croyants et non-croyants. Elle s'appuie sur des principes psychologiques universels : reconnaissance de la blessure, expression des émotions, décision consciente. La dimension spirituelle, quand elle existe, enrichit le parcours mais n'en est pas une condition.
Combien de temps faut-il pour pardonner ?
Il n'y a pas de durée standard. Le pardon est un processus cyclique, souvent recommencé, qui peut s'étendre sur des mois voire des années. Monbourquette lui-même insiste sur le fait que les 12 étapes ne sont pas un parcours linéaire mais une spirale que l'on parcourt plusieurs fois.
Peut-on pardonner à quelqu'un qui n'a jamais demandé pardon ?
Oui, et c'est même l'un des enseignements centraux de Monbourquette. Le pardon est un acte intérieur qui ne dépend pas de la repentance de l'autre. On peut pardonner à une personne qui ignore même qu'elle a blessé, ou qui refuse de le reconnaître.
Quelle est la différence entre pardonner et oublier ?
Oublier est une amnésie involontaire ; pardonner est un acte conscient et volontaire. Le pardon suppose au contraire de se souvenir de l'offense, mais sans que ce souvenir ne déclenche plus la souffrance ni la rancœur.
Le pardon est-il compatible avec une demande de justice ?
Absolument. Pardonner libère le cœur du ressentiment ; la justice rétablit l'équité des actes. Les deux appartiennent à des registres distincts. On peut tout à fait pardonner à quelqu'un et simultanément demander réparation ou porter plainte.
Comment se pardonner à soi-même ?
C'est l'étape 6, considérée par Monbourquette comme le point tournant de toute la démarche. Elle consiste à reconnaître ses propres failles — naïveté, complicité involontaire, sentiments ambivalents — et à les accueillir avec la même compassion que l'on offrirait à un ami. Monbourquette identifie trois sources de mésestime de soi : la déception de ne pas avoir été à la hauteur de l'idéal rêvé, les messages négatifs reçus des parents et des personnes aimées ou admirées, et les attaques de l'ombre personnelle — ces aspects refoulés de sa propre personnalité. Sans cette auto-réconciliation, le pardon offert à l'autre reste fragile.
Le pardon n'est pas un point d'arrivée, mais un chemin de libération. Si cet article résonne en vous, choisir un atelier peut être la première étape concrète de votre propre cheminement.